L’amour sur Internet

« En Occident, plus de la moitié des rencontres amoureuses parmi les trentenaires se produisent sur des sites de rencontre sentimentale ou sexuelle », déclare le professeur Pascal Lardellier. Il étudie les réseaux du cœur: le sexe, l’amour et la séduction sur Internet.

Que constatent les sociologues qui étudient la manière dont les histoires d’amour commencent de nos jours? On remarque tout d’abord que, depuis 40 ans, il y a de plus en plus de célibataires dans les sociétés occidentales. Leur nombre a doublé depuis 1970. Toutes et tous ressentent une forte pression: ils doivent s’épanouir et réussir sur le plan professionnel et, en même temps, se donner les moyens de« faire couple», puisque souvent leur entourage (la famille, les amis …) les pousse en ce sens. En effet, le couple reste une norme sociale, et la base de la famille. Les rencontres sentimentales n’ont jamais été aussi difficiles qu’à notre époque où triomphent les moyens de communication. C’est là un curieux paradoxe.

«Avant», on se rencontrait d’abord en vrai, avant de tomber amoureux et de songer à vivre ensemble. Mais l’arrivée d’Internet, il y a une quinzaine d’années, a sensiblement changé les règles de la rencontre amoureuse traditionnelle. Tous ceux qui cherchent l’amour ont vite compris le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de cette« technologie relationnelle», qui leur permet de séduire
tout en étant libérés de la pesanteur des corps et des convenances sociales. Car tomber amoureux sur Internet, c’est souvent s’attacher à quelqu’un que l’on commence à connaître « de l’intérieur ». C’est aimer un « inconnu intime ». Bref, on inverse la logique de la séduction et de la naissance des sentiments.

Autre constat: les chercheurs découvrent dans les réseaux numériques les mêmes logiques sociolo­giques qu’avant: l’homophilie, ou la tendance à aller vers des personnes qui nous ressemblent, l’endogamie, ou la tendance à former des couples appartenant aux mêmes catégories sociales, à la même religion et partageant des valeurs semblables. Nous voyons même que les affinités socioculturelles jouent toujours un grand rôle dans la formation de nombreux couples. Cela peut paraître d’autant plus étonnant que le dialogue sur Internet commence toujours sur une base anonyme. L’amour ne serait donc pas si aveugle que ça. Et Cupidon permet de trouver, les yeux fermés, sa moitié sur la Toile.

Prisonniers du Net

Bien sûr, le Net constitue une vraie solution pour trouver« l’âme sœur», à condition toutefois de ne pas rester prisonnier du virtuel. Il faut s’ouvrir, passer régulièrement de l’autre côté de l’écran. Souvenons-nous que, dans les Métamorphoses d’Ovide, Pygmalion s’engage dans une relation virtuelle (déjà à l’époque!) avec sa belle statue Galatée. D’un mirage à l’autre, Narcisse préfère son image à la tendre inclination de la muse Écho, jusqu’à s’y noyer.

Mais on aime encore« en vrai» de nos jours, même si la tentation est grande de rester caché derrière son écran, qui finalement protège. Bien sûr, on continuera encore à se rencontrer dans la vraie vie, à désirer des corps, à nouer de belles histoires vraies. Mais on utilisera de plus en plus la technologie de l’information et ses provi­dentielles ressources pour rencontrer et aimer. Plus de la moitié des rencontres amoureuses des trentenaires se produit sur des sites de mise en relation sentimentale ou sexuelle.

Derrière l’écran

Quand les lignes bougent, il est bon de revenir à la sagesse des Anciens. De L’Art d’aimer d’Ovide, manuel de séduction décomplexée, au Banquet de Platon, avec sa belle histoire de l’origine des relations fusionnelles, l’amour hésite, choisissant tantôt l’un, tantôt l’autre, influencé également par les mœurs de l’époque. Le« Net sentimental» permet d’opter pour le modèle sentimentalo­sexuel d’« interchangeabilité». Mais seulement pour un temps. Car même cyniques ou désillusion­nés, bien des internautes célibataires gardent l’intuition qu’une personne unique se tapit juste derrière l’écran, une personne avec qui ils entre­ront un jour en contact, tels les androgynes de Platon. L’amour, c’est l’intensité de vibrations partagées. De nos jours, celles et ceux qui cherchent l’amour tentent de piéger Vénus ou Cupidon par le moyen de la technologie. Cette déesse et ce dieu de l’amour daignent parfois leur offrir ces vibrations en partage. Ensuite, c’est aux amoureux du Net de s’inventer une histoire, d’apprendre à devenir un couple. Le plus difficile commence. Car si Internet lie, il est prompt à délier. Et l’histoire des rapports amoureux, jamais terminée, continue de s’écrire …

 

Texte extrait du livre: Love – Le grand livre de l’amour, signé Pascal Lardellier.

Pascal Lardellier est professeur à l’Université de Bourgogne, à Dijon (France). Il est aussi auteur et conférencier. Il est spéc1ahste des usages sociaux d’Internet. Sur ce sujet, il a publié notamment Le cœur NET: Célibat et amours sur le Web. Le pouce et la souris: Enquête sur la culture numérique des ados et Les Réseaux du cœur: Sexe, amour et séduction sur Internet. Il donne régulièrement des conférences et des interviews sur ces thèmes, et tient des chroniques dans plusieurs Journaux et magazines.