La manipulation de l’information

Dans le grand théâtre de la vie, la manipulation est très présente. Il suffit de regarder le journal de 20 heures qui, sous couvert d’une information officielle neutre et objective, privilégie de mettre en avant tel événement au lieu de tel autre et de choisir un ton volontairement grave, dramatique et, reconnaissons-le, absolument pas objectif. Dans notre quotidien, les manipulateurs sont experts dans l’art de nous convaincre, arguments à l’appui, que leur vision du monde est plus pertinente que la nôtre. Ils utilisent pour cela plusieurs stratégies: l’intimidation, la flatterie, la peur et le sous-entendu, la plus efficace étant probablement ce que j’appellerai le lien subjectif de causalité.

Le manipulateur qui recourt à cette approche nous relate deux événements qui se sont effectivement déroulés comme il le précise. La manipulation repose dans son parti pris de lier ces événements entre eux. Il dira par exemple: «Je ne veux plus que tu prennes ma voiture. Hier, tu me l’as empruntée, et curieusement, cette nuit, on m’a volé l’autoradio», ou: «Notre fils n’est pas bien avec toi, vous avez passé le week-end ensemble et, depuis ce matin, comme par hasard, il est malade!», ou encore: «Je ne veux pas médire, mais depuis que ton mari a engagé cette nouvelle secrétaire, il ne t’offre plus de fleurs…», ou enfin: «C’est étonnant quand même, quelqu’un a volé mon mp3, justement le jour où tu es resté seul dans mon bureau!» En fait, le manipulateur utilise la culpabilité pour faire douter son interlocuteur. Son récit fait abstraction de l’ensemble des autres paramètres de la situation. Il ne dit pas, par exemple, que l’enfant est sujet aux gastroentérites, que la voiture est garée dans une ruelle sensible, que le mari a offert autre chose que des fleurs, qu’en ce qui le concerne, il laisse toujours traîner ses affaires dans son bureau.

La manoeuvre du manipulateur est aisément repérable aux termes ironiques que celui-ci utilise: «Je ne veux pas dire, mais…», ou «Et comme par hasard…», «Quelle coïncidence!» Cette stratégie est perturbante pour la relation que le manipulateur a avec nous, car elle nous donne à penser qu’il en sait plus que nous sur la situation, ce qui a pour effet de nous rendre moins vigilants; progressivement, nous nous en remettons à lui pour interpréter les faits.

Si vous négociez avec de tels interlocuteurs, restez attentif pour ne pas vous laisser entraîner par ce lien subjectif de causalité. Revenez à l’observation des faits. Dans une négociation conflictuelle, plusieurs balises vous permettront de vous protéger des agressions du manipulateur:

  • évitez absolument d’établir des conclusions à la place du manipulateur, car c’est justement ce qu’il attend. Si vous dites, par exemple: «Quoi? Tu insinues que je serais capable de voler ton mp3?», le manipulateur risque fort de vous répondre: «Moi? J’ai juste constaté une coïncidence»;
  • ne suivez pas le chemin de pensée qu’utilise votre manipulateur, restez centré sur vous et sur les faits;
  • précisez au manipulateur qu’il n’existe objectivement aucun lien entre les faits qu’il relie: «C’est toi qui décides de faire le lien entre ces deux éléments», ou «Oui, j’ai été seul dans ton bureau, et oui ton mp3 a été volé mercredi, mais sur quoi t’appuies-tu pour lier ces deux faits entre eux?»;
  • mettez le manipulateur face à son accusation. Une simple phrase de trois mots suffit à dissiper le malentendu: «Oui? Et alors?» Ainsi, le manipulateur qui vous accoste par un: «Je ne veux pas dire, mais depuis que tu partages le bureau avec Pierre, on te voit beaucoup moins au tennis», s’entendra répondre: «Oui? Et alors?»;
  • ne faites pas ce qu’attend le manipulateur: ne dites pas que vous vous sentez coupable, ne vous justifiez pas, ne vous excusez pas;
  • sachez mettre un terme à ses propos: «Il y a d’autres inquiétudes que tu veux partager? Non? Très bien», et clôturez la discussion;
  • n’oubliez pas que, dans un conflit, votre «agresseur» va s’appuyer sur votre faiblesse: votre manque de clarté, votre fragilité émotionnelle, votre doute, les informations que vous ne maîtrisez pas (et qu’il détient), le double langage.

Pour toutes ces raisons, vous aurez besoin, pour affronter le manipulateur, d’être acteur d’un nouveau personnage: celui du journaliste.

Extrait tiré du livre « Jouer le rôle de sa vie – S’ouvrir à la communication du cœur» de Arnaud Riou.